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"Je joue pour trouver une libération personnelle" : Willem Dafoe se raconte, de Spider-Man à Nosferatu

© Thomas Desroches

À l'occasion de la 20e édition du Festival international du film de Marrakech, AlloCiné a rencontré l'acteur Willem Dafoe au cœur de la ville. Choisir ses rôles, travailler avec de jeunes réalisateurs, son souvenir avec William Friedkin... Rencontre.

Peu d'hommes peuvent se vanter d'avoir été Jésus-Christ, Pier Paolo Pasolini, Vincent van Gogh et l'ennemi juré de Spider-Man dans une seule vie. Willem Dafoe a ce luxe. Celui d'être un acteur aux mille visages depuis plus de quarante ans. Parmi les 150 films qui rythment sa carrière, on trouve de tout : du cinéma d'auteur, des grosses machines hollywoodiennes, des œuvres expérimentales avec, comme point commun, le désir irrépressible de toujours se réinventer et oser.

Un simple coup d'œil à la liste des réalisateurs qui l'ont dirigé et c'est le vertige assuré. Martin Scorsese, Oliver Stone, David Lynch, Werner Herzog, Wim Wenders... Autant de noms qui ont façonné toute une époque du cinéma. Mais le génie de Willem Dafoe, c'est aussi, et surtout, d'inspirer une nouvelle génération de cinéastes qui permet à l'acteur de 68 ans de plus que jamais s'éclater. C'est le cas dans Pauvres créatures de Yórgos Lánthimos - Lion d'or à la Mostra de Venise -, mais aussi Nosferatu de Robert Eggers.

AlloCiné : Mads Mikkelsen cite votre nom lorsqu'il parle de ceux qui lui ont donné envie de jouer. Et vous, qui vous a inspiré ?

Willem Dafoe : Je me sens coupable de vous répondre ça, mais je n'ai pas de nom en particulier à vous donner. J'ai très vite été passionné par la notion du "théâtre pauvre" de Jerzy Grotowski [une forme de théâtre qui abandonne les décors et les costumes pour se concentrer uniquement sur le corps de l'acteur, ndlr]. Ses théories m'ont beaucoup influencé.

Il y a des metteurs en scène que j'admire, des œuvres que j'admire. Mais un seul acteur ? Un seul réalisateur ? Non. Je suis assez éclectique. J'aime la danse, j'aime aller dans les galeries. Ce sont toutes ces choses qui m'inspirent. Chaque acteur, chaque travail est différent. Je serais idiot de répondre Marlon Brando par exemple. C'est un personnage intéressant, mais je ne peux pas me modeler sur lui. Je ne me reconnais pas là-dedans.

Votre filmographie est d'une richesse inouïe avec des choix très variés. Pourtant, il y a une vraie cohérence dans vos rôles, toujours sur le fil du rasoir. Que recherchez-vous en premier chez un personnage ?

Je veux qu'il change ma perception des choses. Je veux apprendre et voir différemment. On dirait un peu le bon élève de la classe, mais c'est ce frisson et cette excitation d'apprendre quelque chose de nouveau qui me donnent du plaisir. Cela permet d'élargir ma vision de ce qui est possible et la façon dont on peut vivre. Je joue pour trouver une libération personnelle. Aussi ridicules que puissent être parfois les films et les spectacles, ils peuvent être très utiles pour y parvenir.

Je ressens le besoin de briser l'emprise que la société exerce sur nous. Vous avez travaillé avec de nombreux grands réalisateurs et vous êtes resté fidèle à certains d'entre eux, comme Paul Schrader - six films ensemble - et Abel Ferrara - sept films. Ces relations de confiance vous permettent-elles d'aller encore plus loin dans vos interprétations ?

Absolument car vous faites partie de leur vocabulaire. Si vous avez travaillé avec eux plus d'une fois, vous devenez un personnage dans un long roman. C'est très important pour s'éloigner de soi-même. Ce qui est assez ironique, car tout ce que l'on fait vient de l'intérieur. Mais je pense que tous nos problèmes reposent sur une putain d'identité qui n'existe même pas. C'est pour ça qu'il est important d'avoir une identité fluide.

Qu'entendez-vous par "fluide" ?

Il faut savoir se libérer de l'image que l'on a de soi et de ce que l'on pense être. Je suis vraiment frappé par le fait que, dès notre naissance, nous nous construisons une fausse identité. Ce n'est pas nécessairement de notre faute, mais celle de la société. On ne sait pas d'où ça vient, mais on l'accepte, c'est tout.

J'ai grandi dans la classe moyenne, issu d'une famille nombreuse. Nous n'étions ni riches, ni pauvres. Nous étions des Américains moyens tout à fait normaux. Ce n'est pas comme si je venais d'un endroit difficile. J'ai eu une vie relativement confortable lorsque j'étais enfant, mais quelque part, je ressens le besoin de briser l'emprise que la société exerce sur nous.

Paul Schrader et Abel Ferrara représentent un cinéma à vif, punk. Beaucoup disent que ce cinéma-là n'existe plus aujourd'hui, que l'on ne peut plus réaliser les mêmes films qu'avant. Votre travail avec Robert Eggers ou Yórgos Lánthimos démontre qu'il y a toujours une place pour la transgression. Qu'en pensez-vous ?

C'est difficile à dire. Vous allez rire, je sais comment faire des films mais je ne connais pas grand-chose aux films. C'est peut-être ce qui me sauve d'ailleurs (rires). Ce que vous dites est intéressant. Il est vrai que je ne suis pas spécialement attaché à une certaine forme de glamour du vieux Hollywood, à la création d'une carrière et de toutes ces choses. Je m'y intéresse un peu, mais ce n'est pas ce qui me motive.

Ce qui m'intéresse, c'est d'être avec des gens que j'aime. Des gens spéciaux qui ont un point de vue spécial, qui ont une vision spéciale. C'est pourquoi, pour un Américain, je me suis toujours orienté vers le cinéma d'auteur, ce qui n'est pas vraiment la norme. Il faut trouver ces personnes. Ce ne sont pas toujours ceux qui ont la plus grande carrière. Ce ne sont pas toujours les films qui ont le plus de succès, mais ce sont ceux-là.

Vous tournez depuis longtemps mais beaucoup de jeunes spectateurs et spectatrices vous connaissent et suivent votre travail, notamment grâce à des films comme Spider-Man. Quel regard portez-vous sur ce public ?

Je m'en rends compte et j'adore ça. C'est eux l'avenir. On parle beaucoup de la sagesse de la vieillesse, mais il y a aussi beaucoup à dire sur la corruption qui accompagne la vieillesse (rires). J'aime l'énergie de cette jeunesse et toutes les possibilités qu'elle offre parce qu'elle ne connaît rien de mieux.

En ce qui concerne le cinéma, je connais des gens qui ont eu beaucoup de succès et qui travaillent encore, mais ils sont fatigués et se disent : "Putain, c'était beaucoup plus amusant et plus facile avant." Ils se plaignent tout le temps.

Travailler avec des jeunes réalisateurs ou réalisatrices, c'est différent. Ils sont excités et enthousiastes. "Putain, c'est trop cool. Je peux faire mon film, on va aller ici, on va faire ça." C'est ce que j'ai envie d'entendre.

J'aimerais vous parler du réalisateur William Friedkin, décédé en août dernier. C'est lui qui vous a offert l'un de vos premiers grands rôles, dans Police fédérale, Los Angeles en 1985. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Il y en a beaucoup. C'est un film spécial pour moi parce que William Friedkin était un cinéaste hollywoodien à succès. Mais à ce moment-là, il n'avait plus la cote et il s'est dit : "Et puis merde, je vais faire ça tout seul avec des acteurs inconnus." Et c'était tout simplement passionnant. C'est un exemple. Et dans ce cas précis, c'était lui le vieux et moi le jeune (rires).

Il disait : "J'emmerde tous ces types à Hollywood. Je veux faire les choses différemment." Il y avait toujours quelque chose en lui qui allait à contre-courant. C'était un type qui ne se laissait pas marcher dessus. Personne ne pouvait l'acheter. Parfois, on arrivait sur le plateau et il disait : "On ne va pas faire ce qui était prévu."

Il trouvait de nouveaux endroits où tourner et décidait d'y aller sur un coup de tête, de changer les plans. Il était plein de surprises, et parfois on avait l'impression qu'il était fou, mais c'était toujours excitant.

Propos recueillis par Thomas Desroches, à Marrakech, le 25 novembre 2023.

publié le 26 novembre, Thomas Desroches, Allociné

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