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Noté 4,2 sur 5 : l'un des plus mythiques films de l'histoire du cinéma est de retour dans une version de 7h !

A quelques années de son centenaire, le légendaire "Napoléon" d'Abel Gance s'offre le plus beau des cadeaux : la sortie en salles de sa version définitive (et inédite jusqu'ici), fruit de seize années de restauration.

"Et pourquoi pas ?", nous répondait Ridley Scott en souriant, lorsque nous lui demandions pourquoi il avait souhaité poursuivre son exploration de l'Histoire de France en s'attaquant à la figure de Napoléon Bonaparte. "Il y a eu 10 400 livres sur lui." Et "seulement" un petit millier d'œuvres audiovisuelles qui lui ont été consacrées, de près ou de loin.

Une liste que Stanley Kubrick n'est pas parvenu à rejoindre, son projet n'ayant jamais vu le jour. Et dans laquelle le film signé Ridley Scott en 2023 n'a pas marqué les esprits comme espéré.

Mais est-il possible de réaliser un film sur Napoléon sans pâtir de la comparaison avec la version mythique d'Abel Gance, mètre étalon de la démesure qui ferait passer les fresques historiques de D.W. Griffith (Intolérance, Naissance d'une nation) pour des courts métrages ?

Ce film légendaire, vous en avez sans doute entendu parler, que vous soyez cinéphile ou non. Des images d'Albert Dieudonné et son regard perçant dans le rôle principal vous sont peut-être même familières. Mais vous n'avez jamais vu ce film. Jusqu'à aujourd'hui.

Rassurez-vous : votre mémoire et votre esprit ne vous jouent pas des tours. Mais vous avez peut-être vu l'un des nombreux montages du film (il en existerait jusqu'à vingt-deux différents selon la légende, avec des durées oscillant entre 1h48 et 9h40), pas cette "Grande Version" de plus de sept heures, ainsi baptisée par son réalisateur au moment d'en vendre les droits d'exploitation internationale à la MGM.

Qui ne la projettera jamais ainsi, la mutilant pour la réduire de plus de cinq heures quelques mois après en avoir fait l'acquisition. Les responsables du studio se doutaient-ils alors qu'ils allaient donner naissance à l'un des plus grands serpents de mer de l'Histoire du Cinéma, qui s'offre le plus beau de cadeau avec cette (res)sortie à trois ans de son centenaire ?

Un travail "monstre"

Beaucoup s'étaient pourtant fait une raison, et avaient renoncé à l'idée de voir un jour ce Napoléon tel que l'avait conçu son auteur. Qui, tel l'Empereur dont il raconte le destin, s'était laissé dépasser par son ambition. Une résignation qui avait même gagné celles et ceux qui étaient au courant qu'un travail de restauration avait été lancé par la Cinémathèque Française en 2007.

Mené par le réalisateur et chercheur Georges Mourier, le travail devait prendre six mois tout au plus. Il en faudra trente-deux fois plus, soit seize années en tout, pour rendre concret ce film-fantôme, véritable puzzle dont les morceaux étaient éparpillés aux quatre coins du globe, dans des états divers et sans pouvoir s'appuyer sur le négatif, qui n'existe plus.

C'est ce que Georges Mourier raconte dans un entretien donné au CNC, paru le 4 juillet dernier, jour de l'avant-première mondiale de ce qu'il décrit comme "un monstre". De fil en aiguille, le réalisateur et son équipe se sont retrouvés avec un millier de boîtes contenant des fragments de ce Napoléon, qu'il fallait ensuite trier et organiser.

Voire écarter : "À l'intérieur de l'une d'entre elles, par exemple, il y avait bien des images d'un film sur Napoléon mais il s'agissait d'un film Pathé de 1909, rien à voir avec Gance !" Son équipe se heurte aussi au revers de la médaille des mythes et légendes, à savoir susciter des idées reçues qui alimentent les fantasmes, si bien que "80 % des informations répertoriées sur la base [de données] de la Cinémathèque" étaient erronées.

Le mot "titanesque" est donc plus que jamais approprié pour qualifier cette tâche. Qui commence avec des captures de chaque plan exhumé pendant une phase dite "d'expertise", et permet de faire naître, en juin 2012, un montage en basse définition de cette "Grande Version". Dont la renaissance ne faisait que commencer.

Lancée en 2017, grâce à la commission d'aide sélective à la numérisation et à la restauration des œuvres du patrimoine cinématographique du CNC (ainsi que Netflix, actuel mécène de la Cinémathèque Française qui rejoint l'aventure deux ans plus tard), la restauration doit encore éviter quelques obstacles, d'ordre matériel bien souvent.

"Il fallait d'abord défragmenter un film explosé façon puzzle à travers le monde et homogénéiser les textures car il n'existe plus de négatif", raconte Georges Mourier. "Nous avancions à tâtons, attendant certaines avancées techniques pour rendre ce travail possible. Un ingénieur a cherché de son côté le meilleur moyen de retrouver le spectre des teintages d'origine [vert, bleu, rouge, violet, rose... ndlr]..."

Ce film a 100 ans et il va faire battre des cœurs ! Outre l'image, le son se révèle être un défi de taille. Ou plutôt sa musique, dont il n'existait pas de partition originale. Puisant dans quelques trois siècles d'œuvres orchestrales (de La Symphonie héroïque de Beethoven à la version de Berlioz de La Marseillaise), le compositeur franco-américain Simon Cloquet-Lafollye est lui aussi venu à bout de cette entreprise dont l'ampleur va au-delà des superlatifs.

Comme le film lui-même : " est d'une jeunesse et d'une modernité incroyables !", s'enflamme Georges Mourier. "Juste avant sa mort, Georges Sadoul avait écrit : 'Certaines séquences ouvrent au langage cinématographique des routes qui ne sont toujours pas explorées.' C'est toujours vrai aujourd'hui. Prenez la façon dont Gance déstructure le récit. Ce film a 100 ans et il va faire battre des cœurs !"

Parmi ces séquences, il y a le célèbre triptyque final. Une vingtaine de minutes, tournées à l'aide de trois caméras, pendant lesquelles l'image s'élargit pour couvrir trois écrans juxtaposés. Une manière de nous faire entrer dans la pensée de Napoléon imaginée par Abel Gance, qui a défié les contraintes de l'époque pour réaliser des plans sous l'eau, ou rendre mobiles les appareils de prises de vues.

Un peu moins de cent ans plus tard, le (très très) long métrage n'a rien perdu de sa modernité formelle. Si le fond fait davantage débat aujourd'hui, sa sortie dans nos salles (en deux parties, de plus de trois heures chacune) en fait un événement majeur tant il est synonyme, pour beaucoup de cinéphiles, d'un rêve qui devient réalité.

Si l'expression "comme vous ne l'avez jamais vu" est parfois employée à tort et à travers, elle se justifie pleinement pour décrire cette "Grande Version" du Napoléon d'Abel Gance. Et elle vous permet de participer à l'Histoire du Cinéma ce mercredi 10 juillet.

publié le 10 juillet, Maximilien Pierrette, Allociné

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