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Master Gardener au cinéma : Joel Edgerton dans un thriller poétique par le scénariste de Taxi Driver

© The Jokers Films

Porté par Joel Edgerton, "Master Gardener" apporte une fin plus lumineuse et optimiste à la sombre trilogie de "l'homme dans sa chambre" de Paul Schrader, après "First Reformed" et "The Card Counter".

Le scénariste et réalisateur très prolifique Paul Schrader est de retour avec un nouveau film, Master Gardener, au cinéma. Présenté hors-compétition à la Mostra de Venise et en séance de gala au Festival du film International de Marrakech en 2022, le long-métrage sort enfin en salles en France ce 5 août.

Master Gardener raconte l'histoire de Narvel, campé par Joel Edgerton, un horticulteur dévoué aux jardins de la très raffinée Mme Haverhill, incarnée par Sigourney Weaver. L'équilibre fragile de Narvel est perturbé lorsque son employeuse l'oblige à prendre sa petite-nièce Maya (Quintessa Swindell, vue dans Trinkets et Black Adam) comme apprentie et que les sombres secrets de son passé ressurgissent.

La fin d'une trilogie pour Paul Schrader

À presque 77 ans, Paul Schrader n'a plus rien à prouver dans son art. Ce grand collaborateur de Martin Scorsese, qui a signé les scénarios de Taxi Driver, Raging Bull, La Dernière Tentation du Christ et À tombeau ouvert, signe peut-être avec Master Gardener l'une de ses dernières œuvres, le scénariste et réalisateur ayant eu des soucis de santé.

Si on lui souhaite de ne pas être son ultime film, Master Gardener est tout le même le dernier volet d'une trilogie, débutée en 2017 avec Sur le chemin de la rédemption (First Reformed) avec Ethan Hawke et poursuivie avec The Card Counter avec Oscar Isaac.

Moins sombre que les deux films précédents, Master Gardener confronte toujours le spectre de l'homme blanc solitaire face à une Amérique contemporaine, cette fois-ci avec une finalité plus optimiste et éclaircie. Et c'est grâce au regard féminin que le personnage décalqué de film en film de Paul Schrader se libère d'un obscurantisme destructeur.

Grâce aux performances impliquées d'un casting impeccable, Master Gardener arrive à se distinguer malgré sa lenteur chirurgicale du début. Mais les sentiments prennent ensuite le dessus pour nous plonger dans une poésie aussi active que contemplative.

Paul Schrader n'imaginait pas une trilogie à l'origine, comme il nous l'a confié lors de sa venue au Festival International du Film de Marrakech :

"Je n'ai pensé à une trilogie que plus tard. Ingmar Bergman a fait trois films qu'on appelle une trilogie, mais je ne pense pas qu'il les considérait comme une trilogie quand il les faisait. Ce n'est que rétrospectivement que vous vous dites 'Ah, mais ces trois films-là peuvent être réunis. Ils vont ensemble'. Quand on m'en a fait la remarque, je me disais que ce n'était pas le cas. Et puis réflexion faite, je pense que c'est un peu le cas quand même."

Alors comment est-ce que l'on pourrait nommer cette trilogie ? "La trilogie de l'homme dans sa chambre" nous suggère Paul Schrader. Il faut dire que Sur le chemin de la rédemption, The Card Counter et Master Gardener ont pour point commun de suivre "un homme solitaire vivant seul, écrivant un journal et portant une sorte de masque pour cacher ses secrets".

Chacun des anti-héros des trois films de Paul Schrader sont des êtres torturés qui cherchent la lumière au bout du tunnel - un pasteur endeuillé en proie aux manigances de l'église, un joueur accro au poker qui essaie de sauver une jeune âme des griffes d'un milieu destructeur et un horticulteur tourmenté par son passé de suprémaciste - et qui sont confrontés à une ultime épreuve avant l'absolution.

"Le premier, il est très probablement mort à la fin, bien qu'extatique. Le deuxième, il est en prison. Et celui-ci, j'ai pensé qu'on devait le laisser récolter les fruits de la rédemption", explique Paul Schrader. Et cette nouvelle lumière apportée à cette trilogie vient d'un changement de pensée de la part du scénariste et réalisateur :

"Quand j'étais plus jeune, je sentais en quelque sorte que je ne voulais pas quitter ce monde sans dire 'Va te faire foutre'. Et maintenant je me suis ravisé. Je ne veux pas quitter ce monde sans dire 'Je t'aime'".

Et c'est à travers le monde des fleurs, lieu propice aux métaphores, que Paul Schrader a décidé de faire évoluer le personnage de Narvel, venu du nom de chanteur de country Narvel Felts, des limbes vers la lumière mais aussi pour raconter des différences idéologiques et des histoires d'amour entre des personnes totalement différentes.

"Les deux femmes dans la vie de Narvel ont des âges différents. L'une est assez vieille pour être sa grand-mère, l'autre assez jeune pour être sa fille. Mais je ne voulais pas que le public se concentre sur la différence d'âge, alors j'ai modifié le parcours de Narvel. Il devait être un ancien mafieux sous protection des témoins et j'en ai finalement fait un ex-suprémaciste, histoire d'ajouter une touche de politiquement incorrect à l'intrigue."

Avec ce personnage complexe, Paul Schrader défend aussi sa vision du cinéma et des réflexions qu'il apporte aux spectateurs sur notre monde :

"Il y a eu des critiques qui ont simplement dit qu'un personnage comme celui-ci était irrécupérable. Et je comprends en quelque sorte cela. Peut-être que dans le monde réel, il est peut-être vrai qu'il est très peu probable qu'une personne comme celle-ci ait autant changé. Mais d'un autre côté, dans ces histoires qu'on se raconte, ce sont toutes des hypothèses de toute façon. Et si cela arrivait ? Et cela donne au spectateur quelque chose à penser. Je ne dis pas que c'est une histoire absolument vraie mais c'est à ça que sert le cinéma."

Master Gardener est un film qui a beaucoup inspiré et porté Paul Schrader, "une belle résurgence", comme il nous le souligne, qu'il avait déjà un peu ressenti avec l'adaptation en série d'American Gigolo. Mais il affirme que sa trilogie ne s'étendra pas plus. Quid d'un ultime film alors ? Rien n'est moins sûr.

"Je suis tombé malade pendant le tournage du film. Je n'ai jamais complètement récupéré. Si vous m'aviez demandé il y a deux mois si je réaliserais à nouveau un jour, j'aurais probablement dit non. Je pense que je n'ai plus la même énergie qu'avant. Mais je vais mieux maintenant, alors peut-être qu'il me reste une carte à jouer."

Propos recueillis par Mégane Choquet au Festival du Film International de Marrakech le 16 novembre 2022.

Le film Master Gardener est actuellement au cinéma.

publié le 5 juillet, Mégane Choquet, Allociné

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