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Les Bonnes étoiles : Hirokazu Kore-Eda évoque son très beau film tourné en Corée

© Dominique Jacovides

Après la France ("La Vérité"), le cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda a posé ses caméras en Corée du Sud. Le résultat : "Les Bonnes étoiles", très beau film primé à Cannes dont il nous parle.

Un Prix du Scénario pour Tel père, tel fils en 2013. Une Palme d'Or pour Une affaire de famille en 2018. Et un Prix d'Interprétation Masculine remis à Song Kang-Ho cette année. Hirokazu Kore-Eda n'est pas seulement un habitué de la compétition cannoise : il est de plus en plus fréquent de retrouver ses opus au palmarès.

Tourné en Corée du Sud, Les Bonnes étoiles n'a donc pas fait exception. Et si le cinéaste japonais change de pays pour poser ses caméras, ses thèmes fétiches (la famille, l'enfance) sont bien là. Au même titre que l'émotion qui se dégage de ce récit dans lequel une bande d'escrocs tente de vendre un nourrisson trouvé dans une boîte à bébés, où les femmes peuvent déposer leur enfant pour qu'il soit récupéré.

Une fois de plus, le metteur en scène nous touche en plein cœur et nous émeut. Et il le fait avec une simplicité que l'on retrouve chez lui lorsqu'il s'agit d'évoquer son nouveau long métrage.

AlloCiné : Quel a été le déclencheur de ce film ? Une envie de tourner en Corée qui a fait naître cette histoire ? Ou une histoire que vous avez développée et qui vous a mené en Corée ?

Hirokazu Kore-Eda : C'est un peu entre les deux. J'avais très envie de tourner en Corée, pour pouvoir travailler avec des gens avec lesquels je voulais collaborer depuis longtemps. Et, dans le même temps, le sujet des boîtes à bébés m'a emmené en Corée, où le phénomène est plus répandu qu'au Japon. Il m'a donc semblé plus cohérent de tourner là-bas.

Et comme je cherchais une idée pour pouvoir diriger les acteurs avec lesquels j'avais envie de tourner, c'est une combinaison des deux facteurs qui m'a conduit à réaliser le film dans ce pays.

Quand avez-vous découvert l'existence de ces boîtes à bébé ?

En 2012, quand je préparais Tel père, tel fils [dans lequel un couple découvre que son enfant a été échangé avec un autre à la naissance, ndlr].

Est-ce que le fait de changer de décor et d'aller tourner en Corée, comme lorsque vous étiez allé en France pour "La Vérité", participe à une envie de continuer à développer vos thèmes de prédilection sans risquer de vous répéter ?

Même en tournant plusieurs films sur le même sujet au Japon, je n'ai jamais eu le sentiment de refaire deux fois la même chose. Donc ce n'est pas vraiment ce qui m'a conduit en Corée dans un premier temps. Mais, naturellement, le fait de changer de pays, d'équipe ou d'habitudes de travail apporte de la fraîcheur. Cela donne la possibilité d'expérimenter de nouvelles choses, et c'était très enrichissant sur ce plan.

Outre le fait de changer d'environnement et d'équipe, est-ce que le fait de tourner dans une autre langue que la vôtre a eu un impact sur votre mise en scène ? Sans aller jusqu'à parler d'épure, mais peut-être réduire les dialogues pour davantage raconter par l'image.

Non, bien au contraire. Que ce soit pour mon film en France ou celui en Corée, j'ai le sentiment qu'il y a eu beaucoup plus de paroles. Pour des raisons culturelles notamment, car les Français et les Coréens ont tendance à verbaliser beaucoup plus, à expliquer davantage que les Japonais. Donc j'ai naturellement eu tendance à écrire beaucoup plus, à plus faire parler les personnages que s'ils avaient été japonais.

Mais si j'ai de nouveau l'opportunité de tourner à l'étranger, je pense que, à l'inverse, j'essayerai comme vous le dites de réduire les dialogues pour me focaliser sur autre chose. Ce serait un beau défi.

Même en tournant plusieurs films sur le même sujet, je n'ai jamais eu le sentiment de refaire deux fois la même chose Dans quel pays aimeriez-vous tourner un prochain film ?

Je ne sais pas vraiment. Mais il y a des acteurs anglo-saxons avec lesquels j'ai envie de travailler, donc je pourrais imaginer quelque chose dans un pays anglophone. Sinon mon père est né à Taïwan, et j'aimerais pouvoir faire un film qui mélangerait l'Histoire de Taïwan et celle du Japon. Ça c'est une idée que j'ai depuis quelque temps.

Et qui sont ces acteurs anglo-saxons avec lesquels vous aimeriez travailler ?

C'est secret (rires) J'ai peur que ça ne se fasse pas si je le dis, donc je ne vais pas donner leurs noms. Le problème, c'est que quand j'en rencontre, je suis très attiré et fasciné par eux. Aux Oscars, j'ai rencontré Christian Bale que j'ai trouvé très impressionnant. Javier Bardem aussi : il a une espèce de présence, une stature très magnétique. J'ai aussi vu plusieurs fois Mads Mikkelsen, que je trouve vraiment très beau. Donc quand je les rencontre, j'ai forcément envie de travailler avec eux.

Vous disiez tout à l'heure que vous arriviez à ne pas vous répéter en travaillant autour des mêmes thèmes, et c'est vrai. Mais on sent que ce qui lie vos films entre eux, c'est une tentative de répondre à la question "Qu'est-ce que la famille ?" de différentes manières.

Je n'ai pas vraiment ce sentiment. Ou ça n'est en tout cas pas l'intention de départ. Ça ne se formalise pas ainsi dans mon esprit, mais je peux tout à fait comprendre que les gens qui voient mes films puissent avoir la sensation qu'ils sont liés entre eux par un fil rouge.

Je ne me pose pas cette question même si, évidemment, je filme cette communauté qu'est la famille. Et c'est pour moi comme une boîte de jeu de construction, dans laquelle je vais empiler les pièces. Mais je ne sais pas, au départ, ce que cela va donner. Donc c'est comme si j'avais le même terrain de jeu, mais que le jeu était différent à chaque fois. Et les questions me viennent au fur et à mesure que le film se tourne.

Dans le cas des Bonnes étoiles, la question qui s'est finalement dessinée, c'est : "Y a-t-il des vies qui ne méritent pas de voir le jour ?" Mais y répondre n'était pas forcément l'objectif du film. C'est juste qu'une question s'y dessine, et qu'elle concerne la légitmité de la vie.

Vous dirigez ici Song Kang-Ho et Doona Bae, de la même manière que vous avez dirigé Catherine Deneuve et Juliette Binoche lorsque vous avez tourné en France. Est-ce que, pour vous, tourner dans un autre pays signifie également mettre en scène sa culture et ses icônes ?

J'avais une fascination pour Catherine Deneuve, car elle est iconique et que, au Japon, nous n'avons plus d'actrice de cet âge qui représente un tel symbole pour le pays. J'avais donc envie de réaliser dans le film cette fascination que j'avais en tant qu'admirateur. Mais ce n'est pas forcément le but premier en ce qui concerne les acteurs.

Si je devais tourner dans un autre pays, cela me plairait aussi de filmer des gens que je ne connais pas. Des jeunes talents. Là j'avais surtout envie d'essayer de le faire. Et comme ça s'est fait, j'en suis très heureux.

ATTENTION - La question ci-dessous peut contenir des spoilers car elle porte sur l'un des personnages et son évolution au cours du récit. Veuillez donc passer votre chemin si vous n'avez pas encore vu le film et que vous souhaitez ne rien savoir.

spoiler: Vous avez parlé du fait de ne pas répondre à toutes les questions. Est-ce pour cette raison que vous laissez plusieurs éléments en suspens ? On peut par exemple imaginer que la policière jouée par Doona Bae a été abandonnée étant petite, mais vous ne le précisez, comme pour laisse le spectateur répondre selon sa propre sensibilité.

spoiler: Tout à fait. Il ne me paraît pas important que toutes les questions posées par un film aient leur réponse, ou l'on explicite tous les éléments biographiques d'un personnage. Il y a effectivement peu d'informations qui sont données sur celui de Doona Bae, et on ne sait pas d'où elle vient. Mais on peut comprendre qu'il y a un sujet, quelque chose qui la crispe quand on voit son attitude rigide par rapport à la mère, la façon dont elle s'adresse à So-young [Ji-eun Lee].

spoiler: On peut donc en déduire, comme vous l'avez fait, qu'il y a probablement un nœud à cet endroit. Et je crois que les acteurs ont eux-mêmes eu cette approche vis-à-vis de leurs personnages respectifs. Celui qui interprétait le mari de Doona Bae est par exemple venu me voir pendant le tournage pour me demander si, finalement, le couple qu'ils formaient n'aurait pas essayé d'avoir un enfant et renoncé. Ou s'ils n'en avaient pas perdu un. Voire décidé de ne pas en avoir.

spoiler: Il ne savait pas s'il avait la bonne intuition, mais je lui ai répondu qu'ils pouvaient le jouer ainsi. Et la même chose semble se produire avec le spectateur. On n'a pas d'élément précis, mais des sensations. Et on peut, comme vous, essayer de développer son imaginaire autour des personnages.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 30 novembre 2022

publié le 8 décembre, Maximilien Pierrette, Allociné

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