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"Faire un film qui se dévore lui-même à la fin" : Beau is Afraid avec Joaquin Phoenix vu par son réalisateur Ari Aster

© ARP Sélection

Après "Hérédité" et "Midsommar", Ari Aster entraîne Joaquin Phoenix dans le cauchemar surréaliste "Beau is Afraid", qu'il évoque à notre micro.

En deux films, Hérédité et Midsommar, Ari Aster est devenu l'un des cinéastes américains à suivre et l'un des nouveaux chouchous des fans d'horreur. Très doué pour installer une ambiance angoissante et créer une sensation de malaise, il réalise aujourd'hui la passe de trois avec Beau is Afraid, odyssée folle d'un homme (Joaquin Phoenix) dans un monde de plus en plus fou.

Les points communs avec ses films précédents, stylistiques et thématiques, sont nombreux, mais le cinéaste change néanmoins de registre par intervalles dans ce qu'il décrit, à notre micro, comme une comédie. L'humour, bien que grinçant, y est en effet plus présent. Et les ruptures de ton plus brutales. Rencontre avec un réalisateur très réservé, autour de l'un des films les plus barrés et imprévisibles de ce début d'année.

AlloCiné : Comment naissent vos films en général, et "Beau is Afraid" en particulier ?

Ari Aster : Cela dépend. Parfois c'est une image, parfois un ton. Dans le cas de Beau is Afraid, cela a commencé avec des choses qui me font rire. Ou plutôt avec le monde, quel qu'il soit, puis avec cette notion d'humour grâce auquel il s'est rempli tout seul.

Vous parlez de l'humour, et on a le sentiment qu'avec ce film, vous avez voulu essayer différents tons, différentes formes d'humour ou esthétiques. Est-ce ainsi que vous avez écrit le film, segment par segment avant de lier le tout ?

Est-ce qu'il y a quatre parties différentes ou cinq ? Ou même six ? En faisant ce film, j'ai vraiment ressenti le chemin que je suivais, plus que sur mes autres longs métrages. C'était très intuitif et ce n'est que maintenant, alors que le film sort, que j'essaye de trouver des moyens d'exprimer ce qui était ineffable lors de sa réalisation. Mais le but a toujours été de faire quelque chose picaresque [comme ces oeuvres littéraires dont le héros traverse toute une série d'aventures qui sont pour lui l'occasion de contester l'ordre social établi, ndlr]. De contribuer à cette tradition.

Je voulais faire quelque chose qui soit spacieux et ne cesse de changer. J'espère que l'ensemble est cohérent, mais le ton change, le rythme aussi et la structure, même en étant réfléchie, est contre-intuitive en quelque sorte. C'est un film qui s'enfonce de plus en plus dans le personnage, dans son expérience et ses fantasmes.

Il atteint son pic émotionnel lorsqu'il est le plus faux, quand Beau entre dans la pièce de théâtre [dans le troisième segment, ndlr]. C'est dans cette séquence qu'on apprend le mieux à le connaître, mais rien de tout ce qui l'entoure n'est réel. C'est un fantasme de pouvoir et de liberté, qui ne sont pas des réalités pour lui. À partir de là, on peut dire que le film monte en puissance ou redescend, comme on veut.

C'est un film qui s'enfonce de plus en plus dans le personnage, dans son expérience et ses fantasmes Le rythme est effectivement différent de ceux de "Midsommar" et "Hérédité", où la tension montait progressivement. "Beau is Afraid" ressemble plus à des montagnes russes. Comment avez-vous construit ce rythme en post-production, même au sein d'une structure contre-intuitive ?

Est-ce vraiment contre-intuitif ? Ou, au contraire, strictement intuitif ? Je dirais finalement que la structure est intuitive, mais le film progresse sur le mode picaresque. Il est censé fonctionner comme une déambulation. Il est conçu différemment de mes précédents films car il EST différent. Mais je voulais que l'on puisse nager et se perdre dedans.

Au-delà du récit picaresque, on sent aussi que "L'Odyssée" d'Homère a été une grande influence. Car "Beau is Afraid" est l'histoire d'un homme qui veut rentrer chez lui.

Oui bien sûr. Tout à fait.

Il partage aussi beaucoup de similitudes avec votre court métrage "Beau", qui date de 2011. Qu'est-ce qui est venu en premier ? Le court était-il une étape nécessaire pour s'aventurer dans une histoire plus grande ensuite ?

Non, car j'avais fait ce court métrage sur un coup de tête, sans vraiment y réfléchir : je devais quitter mon appartement quelques jours plus tard, et j'ai réalisé qu'il s'agissait d'un lieu de tournage gratuit, et que je pouvais tourner un court métrage dedans avant de partir, donc je l'ai écrit très rapidement.

Et puis cette idée d'un homme qui laisse ses clés sur la porte pour aller chercher quelque chose dans sa salle de bain et qui découvre qu'elles ont disparu lorsqu'il revient m'a plu en tant que catalyseur d'histoire. Donc ça m'est resté, et le long métrage s'est développé à partir de là. J'ai toujours cherché à faire une comédie Il me fait rire tout du long, et il fonctionnera sur vous selon que vous trouvez la blague drôle ou non.

Combien de temps avez-vous travaillé sur "Beau is Afraid" ? J'ai lu qu'il aurait pu être votre premier long métrage.

J'ai écrit de nombreux films qui n'ont pas vu le jour avant Hérédité, donc ce n'est pas vraiment le premier que j'ai essayé de réaliser. Juste l'un des premiers que j'ai essayé de faire, et ce avant qu'Hérédité ne se fasse. J'ai écrit une première version de l'histoire il y a dix ans mais je n'ai pas continué à travailler dessus pendant tout ce temps.

Lorsque je n'ai pas réussi à le faire aboutir la première fois, je l'ai laissé de côté. J'ai décidé d'y revenir après Midsommar. Je me suis dit qu'il était peut-être temps de le faire. De vivre dans ce monde et de me faire rire.

Pensez-vous que votre image auprès du public aurait été différente si "Beau is Afraid" avait été votre premier film ? On vous connaît surtout dans l'horreur alors que celui-ci est une comédie comme vous le dites. Est-ce que votre carrière aurait été différente selon vous ?

Peut-être. Mais je trouve qu'il y a de l'humour dans mes deux premiers films. En particulier dans Midsommar qui, pour moi, est une comédie noire. Mais les choses seraient sans doute différentes, oui.

Midsommar est, pour moi, une comédie noire Avez-vous fait de gros changements dans le scénario de "Beau is Afraid" lorsque vous l'avez repris ? Ou est-il globalement le même qu'il y a dix ans ?

J'en ai fait quelques-uns, oui. Le segment avec les orphelins dans la forêt était très différent. Totalement différent. La fin était différente également, et le flashback pendant la croisière n'était pas vraiment là. Le scénario s'est développé, il s'est approfondi. Cette version va plus au cœur du personnage, alors que la précédente était davantage axée sur le monde dans lequel il évolue.

Il y a un an, il était question d'une durée de 4h ou 3h30. Avez-vous coupé des choses significatives, comme un segment entier ? Ou juste des petits morceaux ?

Il n'a jamais été question d'un film de 4h. C'était une blague que j'ai faite il y a trois ans, pendant une interview. Lorsque l'on m'a demandé ce que serait mon prochain film, j'ai répondu en plaisantant : "Il durera 4h et sera NC-17 [interdit aux moins de 17 ans, même accompagnés, ndlr]"

Bon, bien sûr, je ne savais pas à l'époque que mon film suivant durerait 3h (rires) Et il aurait facilement pu être classé NC-17 aux États-Unis (rires) Mais c'était très pince-sans-rire de ma part.

Vous parliez tout à l'heure du fait de trouver une blague drôle ou non, nous sommes en plein dedans.

Oui, c'était une blague très mesquine et triste de ma part.

Quelle proportion de vous-même y a-t-il dans le personnage de Beau et le film lui-même ?

Je m'identifie assez intensément à Beau. Et à son expérience du monde. Mais Beau n'est pas totalement moi.

Et pourquoi Joaquin Phoenix était-il l'interprète parfait pour le rôle ?

Parce que c'est Joaquin Phoenix. C'est le meilleur. Je savais que Beau serait un personnage très passif, très renfermé sur lui-même. J'avais donc besoin de quelqu'un qui saurait être fascinant rien qu'avec son regard. Il s'agissait d'une performance très intérieure, où l'énergie rentre au lieu de sortir. C'est pour cela que son choix m'a semblé aussi évident.

Vos films ont en commun ce côté angoissé. Les voyez-vous comme des catharsis, pour extérioriser ce que vous ressentez ?

Bien sûr. Mon travail a un côté très cathartique, mais je pense que c'est le cas pour la plupart des artistes. J'ai parfois l'impression que la narration consiste essentiellement à fournir une catharsis ou à la retenir. C'est aussi simple que cela.

Cela veut dire que vous vous sentez soulagé lorsque vous avez terminé un film ?

Tout à fait. Mais il y a aussi quelque chose de déprimant lorsque c'est derrière vous. Comme une tristesse post-partum. Mais je suis quand même très fier de ce film. C'est mon préféré parmi ceux que j'ai réalisés. Parce qu'il me paraît être l'expression la plus complète de quelque chose.

Je vois aujourd'hui mes trois films comme les volets d'une trilogie Pourquoi la famille est-elle aussi importante pour vous ? Ou effrayante, car ça n'est pas toujours clair.

C'est peut-être une réponse paresseuse, mais la famille est la meilleure source de drame possible, car ce sont les personnes avec lesquelles nous sommes le plus liés. Les situations deviennent immédiatement plus délicates. Avec ce film, je reviens consciemment vers certains des thèmes des mes précédents, et je le vois un peu comme la fin d'un chemin.

Je ne réfléchissais pas vraiment en termes de trilogie. Mais je vois aujourd'hui ces trois films comme les volets d'une trilogie, et celui-ci comme l'explosion de toutes ces idées. Je voulais faire un film qui se dévore lui-même à la fin.

Littéralement !

Oui ! C'est un peu comme si le film mangeait sa propre tête. L'idée était de revenir consciemment vers ces notions, tout en les faisant exploser. Il y a comme un élément parodique dans Beau is Afraid.

Est-ce que cela veut dire que ce que vous ferez ensuite sera très différent ce que nous avons vu de vous jusqu'ici ?

Je parie que je penserai que c'est différent alors que vous me direz que c'est la même chose (rires)

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 24 avril 2023

publié le 29 avril, Maximilien Pierrette, Allociné

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