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"200 à 300 enfants mineurs disparaissent chaque année" : les Dardenne de retour au cinéma avec Tori et Lokita

© Giancarlo Gorassini/BestImage

Récompensés par le Prix du 75ème Festival de Cannes en mai dernier, Jean-Pierre et Luc Dardenne évoquent "Tori et Lokita", leur nouveau film. Et le premier dans lequel ils mettent un duo au cœur du récit.

Présents pour la neuvième fois dans la Compétition cannoise, Jean-Pierre et Luc Dardenne pouvaient marquer l'Histoire du festival en devenant les premiers cinéastes à décrocher une troisième Palme d'Or. Mais ce sera pour une autre fois, car Tori et Lokita n'a reçu "que" le Prix de la 75ème édition. Une ligne supplémentaire sur leur palmarès, eux qui ont remporté presque toutes les récompenses possibles sur la Croisette.

Dans ce douzième long métrage de fiction, les réalisateurs belges suivent deux enfants venus d'Afrique qu'une amitié indéfectible aide à supporter les conditions de leur exil et l'environnement hostile dans lequel ils évoluent. Du cinéma social, registre dont les Dardenne sont toujours deux des maîtres. Et un opus dont ils nous ont parlé à Cannes.

AlloCiné : Comment naissent vos projets de manière générale ? D'une envie de parler d'un sujet ou de personnages ? Ou d'une histoire que vous voyez passer et qui vous inspire ?

Luc Dardenne : Ça dépend. Le Silence de Lorna, par exemple, c'est un fait divers que l'on a transformé en fable morale. Rosetta est issu de choses diverses de la réalité, sur le travail notamment, avec une part d'invention. Pour ce qui est de Tori et Lokita, nous avons évidemment les mêmes informations que tous les gens qui désirent s'informer et qui le peuvent, concernant la présence de jeunes mineurs exilés non accompagnés. Ainsi que ceux qui disparaissent et qu'on ne retrouve jamais.

Il y en a qui réussissent à aller en Angleterre, ou ailleurs. Mais d'autres disparaissent car ils sont tués, assassinés, et personne ne réclame leur corps car ils n'ont pas de famille. Des informations comme celles-ci, vous les avez et nous aussi. Il y avait déjà un peu ça dans La Fille inconnue, avec cette femme que l'on retrouve au bord de l'eau et qui est africaine, mais il y a aussi cette histoire que nous avons essayé de raconter, il y a une dizaine d'années : l'histoire d'une famille.

Nous ne parlons pas d'une famille réelle ici, mais nous avons été inspirés par l'une d'elles, dont la fille s'appelle Lokita. Lorsque nous avons reparlé de cette histoire, après avoir entendu des psychiatres et relu des dossiers que nous connaissions déjà un peu, nous avons vu que la plus grande souffrance chez les jeunes mineurs en exil, c'est la solitude. Le fait d'être seul et de se sentir abandonné, dans un milieu en partie hostile sans la moindre référence de votre enfance, qu'il s'agisse de vos parents, d'un ami, d'un frère ou d'une sœur. Et c'est là que l'idée d'une histoire d'amitié nous est venue.

On a alors eu envie de construire notre récit autour du "être ensemble ou ne pas être ensemble". Que les personnes puissent être séparées mais que cette séparation ne soit pas supportable. C'est à partir de ce moteur que le récit s'est construit. Est ensuite venue l'idée d'avoir un enfant très jeune avec une fille sur le point d'obtenir des papiers - ou non - et qui a dans les 17 ans. Donc on a un cherché un duo à la Laurel et Hardy, sans le côté comique mais avec l'idée du grand et du petit, et nous avons travaillé sur un duo, ce que nous n'avions jamais fait avant.

La plus grande souffrance chez les jeunes mineurs en exil, c'est la solitude En plus des dossiers que vous avez consultés, avez-vous pu rencontrer des personnes dans la même situation que Tori et Lokita, pour saisir de leur vécu ?

Jean-Pierre Dardenne : Non. Avec des dirigeants, responsables, éducateurs et éducatrices oui. On en avait vu dans les centres où nous sommes allés, mais nous ne voulions pas leur parler car...

Luc Dardenne : On n'a aucune légitimité !

Jean-Pierre Dardenne : On n'a aucune légitimité à les interroger. Et ce qu'on avait lu par ailleurs ou les histoires qu'on nous avait racontées nous suffisaient. Car, d'une certaine manière, nous sommes un peu tous les mêmes. Mais il y a des épreuves que certains affrontent, comme eux, et d'autres pas. Donc nous nous sommes dit que nous pouvions imaginer comment les choses allaient se passer. Et ce qui nous a guidés dans l'histoire de ces personnages, ce que l'un a l'objectif d'avoir ses papiers et que l'autre l'aide. Et c'est ensemble qu'ils inventent cette histoire de famille, de fratrie.

Et comment cette fratrie, en même temps, devrait lui permettre d'avoir ses papiers et les aide à affronter et aimer la vie de tous les jours. Parce qu'ils s'amusent aussi. Ils rient même s'il y a des moments difficiles. On s'est dit que ça pouvait suffire, et c'est pour cela qu'on n'a pas rencontré de personnes dans la même situation. Je ne sais plus exactement le chiffre, donc j'invente un peu, mais c'était quand même énorme : nous avons entendu un jour à la RTBF [Radio-télévision belge de la Communauté Française] que 200 à 300 enfants mineurs disparaissent chaque année.

Ça ne veut pas dire qu'ils meurent. On ne sait juste plus où ils sont. Certains ont peut-être réussi à rejoindre l'Angleterre, mais les autres ont disparu. Chaque année. C'est dingue ! Au-delà de cette histoire qui nous habitait, notre principal souci était de trouver comment mettre ces enfants au centre, et en faire, non pas des gens sur lesquels on s'appitoie mais des gens qui se battent, qui ont envie de vivre et s'entraident. Et qui ont trouvé un modèle de résistance à l'hostilité de leur environnement.

Qu'est-ce que le fait de raconter l'histoire d'un duo a changé pour vous en matière d'écriture et de mise en scène ?

Luc Dardenne : Quand on conçoit des scènes et qu'on écrit des didascalies, on imagine des mouvements. Et comme il y a deux personnages, on se pose plusieurs questions et notamment : sont-ils à l'arrêt ou en mouvement ? S'ils sont en mouvement, on doit alors se demander s'ils seront tous les deux dans le cadre et si nous pourrons les garder. On essaye d'imaginer leurs déplacements, même si c'est aux répétitions que les choses prennent vie.

Dans la scène où ils chantent ensemble, par exemple, on le voit qui va chercher le micro et on l'aperçoit elle quand elle revient. Elle est seule, on le voit, et le grand moment c'est quand ils chantent ensemble. Et on ne fait pas de panoramique sur la salle, on reste avec eux, chantant et se regardant. Il y a une grande complicité qui naît et laisse entendre qu'ils pourraient être frère et sœur. L'image de cinéma nous le fait croire en tout cas. Et le fait de les filmer à deux devait entrer en conflit avec le fait qu'ils soient seuls. Comme ils vont être séparés, ils vont vouloir se réunir.

C'est ainsi que nous avons pensé nos plans de duo, par rapport aux moments de solitude. Et nous avons essayé plusieurs types de plans quand ils sont ensemble. Comme lorsqu'ils ont l'idée de prendre la drogue au videur : nous avons choisi de les avoir ensemble, avec le sac au milieu. Ce sont des petites idées, comme ça, qu'on trouve surtout pendant les répétitions avec notre caméra vidéo. Ensuite le cadreur peut lui aussi avoir des idées auxquelles nous ne sommes évidemment pas fermés. On ne prétend pas avoir tout trouvé pendant les répétitions.

Pour la première fois, on allait travailler avec deux jeunes comédiens qui allaient être au centre du film, alors qu'aucun des deux n'avait jamais joué Diriger un duo a aussi dû rendre le casting plus compliqué, j'imagine ? Car il fallait trouver deux acteurs bons séparément et qui allaient bien ensemble.

Jean-Pierre Dardenne : Oui, car on n'a jamais vu l'un sans l'autre. Même quand on en voyait un et qu'on ne savait pas encore qui on allait choisir pour l'autre. On a commencé par Lokita [Joely Mbundu], ce qui fait que ça a été assez vite. On l'avait repérée dès la deuxième séance de travail, mais on en a encore vu d'autres, pour ne pas avoir de remords et ne pas choisir trop vite. Mais c'est elle que nous avions choisie, même si nous ne l'avions pas formulé ainsi pour ne pas s'enfermer.

Il y a des choses révélatrices qui nous permettent de comprendre si cela va être possible ou non de travailler avec quelqu'un. Ce sont des choses physiques, mais il y a quelque chose de difficile : lorsque vous prenez un téléphone portable et avez une conversation avec un personnage imaginaire, sans qu'il y ait quelqu'un au bout du fil. On lui avait donné un texte, une version simplifiée de la scène avec la mère, en lui expliquant qu'il fallait, en tant que spectateurs, qu'on ait l'impression qu'elle parle à quelqu'un, alors qu'elle ne l'a jamais fait de sa vie.

On l'a fait plusieurs fois et nous avions le sentiment qu'il était possible de faire mieux, mais également qu'elle avait une force de concentration suffisante pour nous faire croire qu'elle était en train de parler à quelqu'un. On lui a aussi demandé de chanter. Et c'était pareil pour le gamin, mais il a fallu plus de temps pour le trouver. Comme elle était grande, on savait qu'il devait être petit, notamment par rapport aux choses qu'il devait faire dans le film, comme se cacher dans la voiture. Un enfant d'1m55 ou 1m60 n'aurait pas pu.

Luc Dardenne : Surtout dans les voitures actuelles où on ne peut plus passer dans l'habitacle, il serait resté coincé dans le coffre (rires)

Jean-Pierre Dardenne : Ce qui a aussi pris du temps, c'est que même si beaucoup étaient pas mal, ils étaient trop dans l'expectative, un peu mélancoliques, un peu trop enveloppés, pas assez dynamiques... Mais nous avons continué, et on a fini par rencontrer le petit Pablo , qui habite à côté de la plupart de ce qui allait être les décors du film. Nous l'avons trouvé inventif, il répondait aux sollicitations, avec une bonne mémoire. On sent très vite lorsque la présence qui est là est celle avec laquelle on va travailler, celle qui va donner vie au personnage. Et pour la première fois, on allait travailler avec deux jeunes comédiens qui allaient être au centre du film, alors qu'aucun des deux n'avait jamais joué.

À chaque fois, chez nous, qu'un adolescent jouait pour la première fois, il avait un adulte comme partenaire. Là ils sont deux, et il fallait également trouver l'équilibre pour les faire exister tous les deux ensemble sans être directif, mais avec assez d'indications pour lui donner confiance. Pablo est très physique. Ils le sont tous les deux d'ailleurs. Et ils ont vite eu confiance en nous et vu que, comme eux, on cherchait. Au début, ils pensaient qu'on allait tout dire, que tout allait venir. Mais non, et c'est en répétant que l'on a trouvé.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 26 mai 2022

publié le 5 octobre, Maximilien Pierrette, Allociné

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